Petit garçon afro de 7 ans, peau brune, cheveux noirs courts, recroquevillé dans un grand fauteuil cream, livre ouvert sur les genoux, larme naissante sur la joue

Théorie de l'esprit : renforcer l'incroyable pouvoir de votre enfant !

La théorie de l'esprit s'éveille entre 4 et 7 ans. Comment les histoires l'accompagnent et préparent l'empathie cognitive de votre enfant.

Lancelot Féral

Par Lancelot Féral

Yaël a 5 ans. Hier soir, son père a fait semblant de ne pas voir où il avait caché la voiture rouge. Yaël a éclaté de rire, parce que, contrairement à son père, il savait où elle était. En effet, cette petite scène anodine démontre la théorie de l'esprit : Yaël comprend que son père ignore ce que lui sait. Cette compétence, qui semble évidente une fois acquise, est une découverte psychologique majeure de l'enfance. De plus, les histoires lui donnent un coup de pouce considérable.

Voici ce que les chercheurs ont compris de cette construction silencieuse, et comment vous pouvez l'accompagner sans rien forcer.

Théorie de l'esprit : la compétence qui change tout

Voici ce que les chercheurs ont compris de cette construction silencieuse, comme la théorie de l'esprit, et comment vous pouvez l'accompagner sans rien forcer.

Heinz Wimmer et Josef Perner, deux psychologues autrichiens, ont conçu en 1983 le test dit de la fausse croyance, ou test de Sally-Anne. Dans cet exercice, une poupée range une bille dans un panier, sort de la pièce, et pendant son absence, une autre poupée déplace la bille dans une boîte. On demande alors à l'enfant : où Sally va-t-elle chercher sa bille en revenant ? Avant 4 ans, l'enfant répond toujours « dans la boîte », car il sait, lui, où elle est. Cependant, à partir de 5 ans, il commence à répondre « dans le panier ». Ainsi, il a compris que Sally a une croyance différente de la sienne.

Comment les histoires entraînent à comprendre l'autre

Toute fiction repose sur une mécanique simple : suivre un personnage qui ne sait pas ce que vous savez. Ainsi, quand vous lisez à votre enfant Boucle d'Or, votre enfant sait que les ours vont rentrer. Boucle d'Or, elle, ne le sait pas. Cette asymétrie d'information est un entraînement quotidien à la perspective de l'autre.

Maryanne Wolf, neuroscientifique américaine spécialiste de la lecture, montre dans ses travaux que la fiction longue active particulièrement les régions cérébrales associées à la prise de perspective. Ainsi, plus un enfant lit ou écoute lire, plus il s'entraîne, sans le savoir, à se mettre à la place de quelqu'un d'autre. Notamment, ce sont les histoires avec plusieurs personnages aux motivations différentes qui produisent le plus d'effet.
La théorie de l'esprit est également renforcée par les histoires.

Keith Oatley, chercheur canadien en psychologie de la fiction, a même proposé une formule séduisante : la fiction est à l'esprit social ce que la simulation de vol est au pilote. Ainsi, dans ce cadre sûr, on y répète à blanc et sans risque les mouvements compliqués de la vie sociale réelle.

Famille homoparentale de deux mamans avec leur fille adoptée d'origine est-asiatique, sur un canapé cream, toutes les trois penchées sur le même livre illustré
Trois perspectives sur la même page : la théorie de l'esprit s'entraîne autant qu'elle se vit.

Le test de la fausse croyance, et ce qu'il révèle

Le test de la fausse croyance n'est pas un examen scolaire. C'est un marqueur de développement, comme la marche ou le langage. La plupart des enfants le réussissent autour de 4-5 ans, certains un peu plus tôt, d'autres un peu plus tard. Cela ne dit rien de leur intelligence générale.

D'ailleurs, ce qui intéresse les chercheurs, ce n'est pas tant l'âge précis du déclic que ce qui le précède et ce qui le suit. Avant le déclic, l'enfant prend les autres pour des prolongements de lui-même. Après, il commence à voir le monde comme un puzzle de points de vue. Et plus son entourage lui parle d'états mentaux (« Sofia est triste parce qu'elle pensait que tu allais venir »), plus ce muscle se développe vite. Les conversations qui mettent en mots les pensées d'autrui sont l'un des meilleurs accélérateurs.

Les histoires racontées à voix haute jouent exactement ce rôle. Quand vous dites « le loup croyait que le chevreau ne reconnaîtrait pas sa voix », vous nommez explicitement la fausse croyance d'un personnage. L'enfant entend ce vocabulaire des états mentaux et l'absorbe.

Quand l'empathie cognitive s'éveille

La théorie de l'esprit n'est pas exactement la même chose que l'empathie. L'empathie affective (ressentir ce que l'autre ressent) existe très tôt, presque dès la naissance. L'empathie cognitive (comprendre pourquoi l'autre ressent ce qu'il ressent) demande la théorie de l'esprit comme socle.

Cette empathie cognitive s'éveille progressivement entre 5 et 9 ans, et elle est nourrie en grande partie par la fiction. Un enfant qui pleure parce que le héros d'un livre vient de perdre son chien n'est pas en train de pleurer pour lui-même. Il est en train d'expérimenter, dans son corps, ce que c'est que d'éprouver la douleur d'un autre. Pour les chercheurs, c'est l'une des fonctions les plus précieuses du récit chez l'enfant.

C'est aussi pour cette raison que les sujets sensibles (deuil, séparation, exclusion) traités finement en littérature jeunesse ont une telle puissance. Ils permettent à l'enfant d'éprouver des émotions complexes par procuration, à un moment où il n'a pas encore les ressources pour les vivre directement.

Choisir des livres qui musclent ce pouvoir invisible

Quelques repères concrets aident à choisir des livres qui nourrissent la théorie de l'esprit, sans que ce soit jamais le but affiché.

  • Plusieurs personnages, plusieurs intentions. Un récit avec un seul protagoniste qui traverse le décor laisse peu de prise. Un récit avec deux ou trois personnages dont les motivations s'opposent ou se complètent met l'enfant au travail.
  • Un narrateur qui nomme les états mentaux. Cherchez les phrases du type « Léa pensait que », « Lucas avait peur que », « Inès ne savait pas que ». Ce vocabulaire-là est précieux pour les 4-7 ans.
  • Une asymétrie d'information assumée. L'enfant lecteur sait quelque chose que le héros ignore. C'est ce qui produit le suspense et entraîne, ligne après ligne, à la perspective de l'autre.
  • Des fins qui ne se terminent pas par une morale. Une histoire qui laisse l'enfant penser par lui-même à ce qu'a vécu chaque personnage muscle l'empathie cognitive plus qu'une histoire qui conclut « et c'est pour ça qu'il faut être gentil ».

Pour les familles qui veulent prolonger ce travail invisible, les livres personnalisés où l'enfant devient le héros offrent un angle particulier : l'enfant se voit en train de penser, de douter, de se tromper, et cette mise en abyme accélère parfois la conscience de ses propres états mentaux. Vous pouvez par exemple tisser une histoire où votre enfant traverse une situation à perspectives multiples, et observer ce qu'il en retient.

Pour aller plus loin, l'ouvrage de référence reste celui de Simon Baron-Cohen sur la théorie de l'esprit chez l'enfant, et le dossier de Naître et Grandir sur le comportement social des 3-5 ans propose un éclairage accessible. La conférence TED de Rebecca Saxe sur la lecture des esprits reste une introduction très claire pour les parents curieux.

Yaël ne sait pas qu'il est en train de muscler quoi que ce soit quand il rit en voyant son père chercher une voiture qu'il a lui-même cachée. Cependant, ce rire-là, et toutes les histoires que vous lui lirez ce mois-ci, construisent un futur adulte capable de comprendre que l'autre n'a pas la même tête qu'il a, lui, dans la sienne. C'est l'une des choses les plus précieuses que la littérature puisse offrir à un enfant.