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Apprendre à partager n'a rien d'inné, et c'est normal !

Apprendre à partager n'a rien d'inné, et c'est normal !

Apprendre à partager prend des années : ce qui se joue avant 3 ans, quand l'empathie arrive, ce qui aide un enfant et ce qui le braque, entre frères et copains.

Brice Louvet

Par Brice Louvet

Samedi, 16 heures. Inès, 2 ans et demi, serre sa pelle rouge contre elle pendant que le petit voisin pleure, et vous sentez les regards des autres parents du bac à sable. Vous lui demandez de prêter, elle hurle « c'est à moi ! ». Rassurez-vous : apprendre à partager n'a rien d'inné. C'est une compétence qui se construit lentement, par étapes, et la scène du bac à sable en fait partie.

Pourquoi apprendre à partager prend des années

Partager demande à un enfant trois choses à la fois : comprendre que l'autre a envie de la même chose que lui, supporter la frustration de s'en séparer, et croire que l'objet reviendra. Chacune de ces capacités mûrit à son propre rythme. Du coup, exiger d'un enfant de 2 ans qu'il prête spontanément revient à lui demander de courir avant de marcher.

Le psychologue Jean Piaget parlait d'égocentrisme pour décrire cette période : non pas de l'égoïsme, mais une difficulté réelle à se mettre à la place de quelqu'un d'autre. Le jeune enfant voit le monde depuis son propre point de vue, littéralement. Autrement dit, l'enfant ne refuse pas de partager par méchanceté. Il n'a pas encore tous les outils pour le faire.

Avant 3 ans, le « c'est à moi » est une étape

Vers 2 ans, un enfant découvre qu'il est une personne distincte, avec ses envies et ses objets. Le « non » et le « c'est à moi » arrivent en même temps, et ce n'est pas un hasard. Posséder, pour lui, c'est se sentir exister. Sa pelle rouge est un petit morceau de lui-même, d'où ces cris qui paraissent disproportionnés.

Pourtant, les tout-petits ne sont pas fermés aux autres. En 2006, les chercheurs Felix Warneken et Michael Tomasello ont montré que des enfants de 18 mois aident spontanément un adulte qui fait tomber un objet, sans rien attendre en retour. L'élan vers l'autre existe donc très tôt. Simplement, aider quelqu'un et céder son jouet préféré ne demandent pas le même effort.

Entre 3 et 5 ans, l'empathie se met en route

Vers 3 ou 4 ans, l'enfant commence à comprendre que l'autre ressent des choses différentes de lui. Il remarque que son copain est triste, il peut même lui tendre un doudou pour le consoler. En parallèle, il découvre les règles du jeu à plusieurs : attendre, compter, respecter un tour. C'est souvent à cet âge que le partage devient possible, surtout quand il y trouve un intérêt (jouer ensemble est plus drôle que jouer seul).

Cela dit, rien n'est linéaire. Un enfant de 5 ans fatigué, malade ou bousculé par l'arrivée d'un bébé peut revenir au « c'est à moi » de ses 2 ans. Ce retour en arrière passe généralement avec le calme revenu.

Ce qui aide, ce qui braque

Certains gestes font avancer l'enfant ; d'autres le crispent durablement. Voici ce qu'on observe le plus souvent :

  • Chacun son tour, plutôt que « donne-le » : « tu joues avec la pelle jusqu'à ce que le sablier soit fini, ensuite c'est au tour de Malik ». L'enfant sait que l'objet reviendra.
  • Nommer ce qu'il ressent : « tu n'as pas envie de la prêter, tu y tiens beaucoup ». Il se sent compris, donc moins sur la défensive.
  • Montrer l'exemple : « tu veux un bout de ma pomme ? ». Un enfant copie ce qu'il voit bien plus que ce qu'on lui dit.
  • Relever les moments réussis : « tu as donné une pelle à ta cousine, regarde comme elle est contente ».

À l'inverse, arracher le jouet des mains pour le donner à l'autre enfant lui apprend surtout que le plus fort gagne. De même, le traiter d'égoïste devant les autres parents colle une étiquette qu'il risque de finir par croire. Enfin, forcer un partage immédiat, sans délai, transforme chaque visite au square en bataille.

Entre frères et sœurs, des objets à soi

À la maison, le partage entre frères et sœurs se joue tous les jours, et il use tout le monde. Une piste qui soulage beaucoup de familles consiste à distinguer clairement deux catégories. D'un côté, les jeux communs, soumis à la règle du tour. De l'autre, quelques objets personnels, que l'aîné n'a pas à prêter : son doudou, sa collection de cartes, le cadeau reçu la veille.

Ce droit à quelques trésors intouchables rend souvent l'enfant plus généreux avec le reste. Il ne se sent plus menacé en permanence. Par ailleurs, un petit meuble ou une étagère hors de portée du cadet évite bien des drames.

Quand des copains viennent jouer à la maison

Recevoir un copain, c'est partager son territoire entier, pas un seul jouet. Avant la visite, proposez à votre enfant de ranger dans sa chambre deux ou trois objets qu'il ne veut pas prêter. Tout ce qui reste dans le salon sera pour jouer ensemble. Ainsi, la règle est posée avant l'arrivée de l'invité, pas au milieu d'une dispute.

Pendant le jeu, restez à portée de voix sans arbitrer chaque échange. Deux enfants de 4 ans trouvent souvent une solution seuls, parfois étrange, mais la leur. Si le ton monte, rappelez la règle du tour plutôt que de désigner un coupable. Pour d'autres repères sur le développement social, les dossiers par âge de Naître et Grandir sont une bonne ressource.

Dans quelques années, Inès proposera d'elle-même sa pelle rouge. Peut-être pas à tout le monde, peut-être pas tous les jours. Mais elle le fera parce qu'elle en aura envie, et c'est exactement ce qu'on espère.